Clause de bonne conscience, monologue imaginaire d’un gynéco objecteur

La récente sortie de Bertrand de Rochambeau remet sur le devant de la scène la fameuse clause de conscience, compromis lâché il y a 40 ans par Simone Veil pour faire passer sa loi. Avec un mélange de bons sentiments et de culpabilisation des femmes, on assiste à un étrange retournement, par lequel les valeurs judéo-chrétiennes s’affichent comme éminemment modernes quand elles soutiennent les forts au détriment des faibles. Oui, nous dit-on, que c’est beau de pouvoir exercer sur autrui sa liberté de conscience, surtout quand celui-ci a besoin de mon aide.

Pourtant la clause de conscience c’est pas joli joli. Monologue imaginaire d’un gynéco objecteur.

La clause de conscience j’y tiens, c’est quand même mon confort personnel qui est en jeu. En refusant de faire des IVG je sais pertinemment que ces IVG auront lieu, mais « pas chez moi ». Je m’en lave les mains. Le soir, je rentre à la maison avec la bonne conscience de ne pas avoir participé à cette activité qui se déroule par ailleurs. Ma conscience est sauve, et je gagne des points sur ma carte d’accès à l’au-delà.

Je suis ton gynéco et je te demande de venir me consulter tout au long de ta vie de femme, de me faire confiance, de me livrer ce que tu as de plus intime. Mais si tu as le malheur de tomber enceinte sans le vouloir, comme un tiers de mes patientes au cours de leur vie, ne compte pas sur moi. Pour soixante années de vie fertile féminine cumulée : un « accident ». Et bien pour moi c’est déjà trop. Je voudrais que cet événement sexagennal n’arrive jamais, que tu garantisses à la société la maîtrise absolue de ton désir et de tes trompes, que tu fasses en sorte qu’aucun des milliards de spermatozoïdes que tu rencontreras ne trouve le chemin jusqu’à l’un de tes ovules. L’un d’eux est passé alors qu’il ne le devait pas : fautive et honteuse, te voilà transformée en incubateur avec la bénédiction du Seigneur.

Cet événement te bouleverse, bouleverse ton couple, t’amène à t’interroger au plus profond de toi sur ta vie, tes projets, tes enfants ? Tu as besoin d’une aide immédiate pour revenir à ta vie d’avant, pour mieux envisager, plus tard et le cas échéant, un projet d’enfant ? Débrouille-toi.

Tu risques la mort si tu te débrouilles seule ? Aucun problème moral pour moi : la loi autorise ce que je réprouve personnellement. C’est pratique ! je profite de cette loi pour laver ma conscience du risque mortel dans lequel mon abandon te laisse, en sachant qu’un de mes collègues se dévouera pour toi.

On me dit que l’IVG est une occasion formidable pour échanger avec toi, ton corps, ta sexualité, tes projets parentaux, tes difficultés conjugales professionnelles ou sociales. Moi je suis chirurgien et je suis là pour sortir des bébés, sauver des vies et des utérus. L’histoire du combat des femmes pour leur émancipation, l’état de dépendance sociale économique dans lequel tant d’elles se trouvent encore, les rapports de genre encore à l’œuvre dans notre société, la chimie intime du déclenchement d’une grossesse et l’ambivalence si humaine de tant d’adultes face au « risque fertile » : je m’en cogne. On ne m’en a jamais parlé ni en formation ni en congrès, les soutiers de la gynécologie sociale ne sont pas publiés dans les revues internationales, à cet acte technique simple et sécure il n’y a à gagner ni prestige ni revenu.

Pour tout cela merci d’aller te libérer ailleurs et me laisser tranquille, moi et ma bonne conscience.

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