« Suffisamment résistant pour faire face à la mort »

Beaucoup d’appelés et peu d’élus. Des dizaines de milliers d’étudiants, chaque année qui échouent à l’issue de la première année commune aux études en santé, parfois réalisée deux ans de suite.

Une année qui se résume à ingurgiter le plus de « connaissances » possibles, sans bien souvent les avoir ni découvertes ni contextualisées ni (donc) comprises. Une année où l’étudiant, aux côtés de ses pairs futurs recalés ou futurs -rares – collègues, n’apprend ni à découvrir ceux-ci ni –encore moins- à collaborer avec eux, mais uniquement à leur passer devant.

La motivation des jeunes, décuplée par l’écrasant enjeu que représente en France la réussite à un tel concours, se retourne contre eux en augmentant dangereusement leur seuil de tolérance à la torture. Une pression physique et psychologique continue, intense et insensée qui les amène au bord de ce que peut supporter un être normalement constitué. Des conditions de travail indignes qui justifieraient en entreprise un droit de retrait pour « danger grave et imminent » et enverraient ses responsables en prison pour « faute grave et inexcusable de l’employeur ». Une entreprise délibérée d’exclusion des « faibles », des lents, des rêveurs, des lecteurs, des sportifs, des artistes. Une année sans activité sociale, sans engagement associatif, une année coupée de la respiration du monde, une année de gavage, à bénir cet environnement familial privilégié qui vous permet de ne que réviser, sans sortir travailler au supermarché ni faire son linge ou ses courses.

Bref une année faire l’inverse de ce qui fera le bon médecin de demain. Une année qui en annonce d’autres d’ailleurs, tout aussi éprouvantes, qui émaillent les études de médecine en France. Des années à classer les candidats les uns par rapport aux autres, à les discriminer donc, en utilisant les techniques les plus perverses qui en feront échouer beaucoup et qui permettront alors à quelques-uns, les plus adaptés à ces méthodes, d’émerger du « lot » sans contestation possible, la sélection anonyme et brutale s’étant parée des atours d’une juste valorisation des mérites de chacun.

Des années de violence institutionnelle socialement tolérée, encouragée même. Encore récemment un haut dignitaire expliquait l’importance des méthodes de sélection qui permette de trouver parmi les jeunes candidats justes sortis du bac celui qui sera « suffisamment résistant face à la mort ».

Suffisamment curieux pour apprendre ? Suffisamment coopératif pour travailler en équipe ? Suffisamment équilibré pour aider autrui ? Suffisamment conscient de ses propres limites, et suffisamment outillé pour y travailler ? Non. Suffisamment résistant face à la mort. A 18 ans.

Le raisonnement est limpide : être soignant c’est dur, il faut donc être dur avec les étudiants. Etre soignant c’est un sacrifice, il faut donc que ce sacrifice démarre dès le plus jeune âge. C’est le métier qui est stressant, voilà tout, le système n’y est pour rien et les suicides finalement assez rares…

Il faut les dessaler quoi, et le plus vite possible. Il ne faudrait pas que des faibles, des incapables, prennent la place de collègues plus valeureux. On va t’endurcir mon garçon, et quand tu auras de la couenne alors tu seras un bon médecin. On va t’apprendre à supporter tout tout seul, à ne compter que sur toi, parce qu’évidemment la mort et les mauvaises nouvelles tu devras te les coltiner tout seul là encore, pas question d’appréhender ça en équipe non ni d’envisager que l’on t’aide. Quand tu y arriveras tu pourras être fier d’avoir traversé ces épreuves quand tant d’autres ont échoué, tu auras la preuve que tout ce que tu possèdes ne vient que de ta force personnelle, et que tu vaux mieux qu’eux.

Mais depuis quand est-il démontré scientifiquement que violenter des jeunes en fait des adultes bienveillants, à l’aise dans leur tête et dans la relation avec autrui ? Depuis quand cela en fait-il des professionnels conscients de leur rôle, des rapports de domination et des privilèges, des professionnels cherchant une relation partenariale avec cet autre à la fois singulier vulnérable et autonome, quand ces jeunes ont appris à leur corps défendant que toute faiblesse personnelle se domine si tant est que l’on fait un effort ? Que dit-on aux jeunes de leur futur métier en les sélectionnant ainsi ? Quel est le rapport bénéfice-risque de cet enseignement ? Où est l’Evidence based pedagogy ?

Oui on peut apprendre à nager en étant jeté directement du plongeoir dans le grand bain. C’est vrai, beaucoup s’en sont sortis. On peut aussi dresser des enfants avec des baffes. Beaucoup n’en sont pas morts. On peut rester dans le dogme viriliste de l’endurcissement mais on peut aussi décider d’en sortir.

Casser le cycle de la violence commence par ouvrir les yeux sur la violence inutile et contre-productive de certains de nos choix structurants. Sélectionner les futurs soignants au regard d’un nombre de places limité me semble une évidence. Utiliser pour cela des méthodes quantitatives paresseuses, en méconnaissant gravement les processus d’apprentissage est un vrai gâchis. Les dominer, épuiser et humilier est dangereux, pour leur santé d’aujourd’hui comme celle de leurs patients demain.

Sélectionner les étudiants leur capacité à comprendre coopérer et trouver des solutions, sur leur démarche d’ingénierie donc, apporter un vrai bonus à celles et ceux qui font preuve d’ouverture aux autres, au monde, à l’art l’histoire ou la philosophie, voilà l’enjeu. La médecine de demain c’est la médecine de l’intelligence collective, et non plus la force sacrificielle d’un être supérieur, sans ressources externes, à la mémoire (et au sommeil) d’éléphant.

Le circuit Alter Paces, la fin du redoublement et l’arrivée de l’oral  sont un premier pas vers des études de médecine plus ouvertes, et ça c’est vraiment chouette. Mais il en faudra bien d’autres pour que la sélection des étudiants en médecine ne « repose plus uniquement sur les sciences et l’apprentissage par cœur » et qu’on accepte de lâcher ce « bizutage intergénérationnel » (Yanis Merad, ANEMF) qui imprègne tant le monde professionnel de la santé, cet étonnant consensus sur la distribution générationnelle des contraintes : les vieux en ont bavé, c’est au tour des jeunes d’y passer.

Institutionnalisons l’entrée des enseignants en sciences humaines dans les facs de médecine, imposons le travail collectif et la création de projets tout au long des années de formation, assumons d’attribuer un bonus aux responsables associatifs, musiciens, sportifs ou poètes car dans un monde complexe, ce sont eux qui feront les bons médecins de demain.

3 commentaires

  1. Bonjour, merci pour l’article. Je suis étudiant en médecine et retrouve bien ce que vous décrivez et ce même si je ne suis qu’en 3e année.
    À propos des sciences humaines, philo, etc… j’ai l’impression qu’elles sont méprisées par le doyen et autres chefs, en plus d’être méprisées, elles ne sont pas valorisées. On nous encourage jusqu’au bout à faire des masters de sciences fondamentale (agronomie, biologie, etc…), très mis en valeurs pour une carrière Hospitalo-universitaire… En choisissant une UE de philosphie l’année dernière (par conviction et choix), je me suis fermé les portes d’une carrière Hospitalo-universitaire… Et ce dès ma 2e année. Pas définitivement certe, je pourrais le passer plus tard ce master mais bon… Ça montre bien la considération pour les matières « non scientifique ».
    Concernant la pratique sportive que vous décrivez en fin d’article, nous avons des UEs entières pour nous dire les bienfaits de l’activité physique sur la santé, on voit le pourquoi du comment, on nous rabâche qu’il faut faire du sport. Quant à la mise en pratique… là c’est une autre paire de manche… Il y a pourtant dans mon université un SUAPS très développé, qui propose plein d’activités physiques différentes, mais pour pouvoir se faire noter et donc valoriser la pratique sportive: nada, niet, rien néant. Même pas possible de se faire noter EN PLUS de nos cours… J’ai voulu faire remonter ça aux élus étudiants, pour que ça remonte au comité pédagogique où on leur aurait « rit au nez »…

    Votre article montre bien ce qui cloche…

    Aimé par 1 personne

  2. Merci pour cet article qui dit tout du ressenti que j’ai éprouvé durant mes années de formation et qui m’a fait choisir la médecine générale.
    De l’importance des stages en soins primaires pour nos jeunes collègues afin de découvrir la relation médecin patient en colloque singulier et valoriser les qualités humaines du soignant

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  3. Envisager une carrière hospitalo universitaire dès la deuxième année est très surprenant … Demander à valoriser par des notes la pratique sportive pendant les années d’études médicale l’est tout autant.
    J’ai fait mes études il y a plus de trente ans, ai pratiqué deux sports tout au long de celles-ci y compris en médecine 1, y compris la veille de certains examens ( ça permet de bien décompresser); j’ai lu tout au long de mes études, probablement plus que depuis que je suis en exercice.
    Oui, la sélection est rude, oui les études sont dures et longues; elles l’étaient déjà à mon époque et tout autant pour ceux qui m’ont précédé.
    Non les gens sélectionnés n’ont pas le profil décrit dans cet article : ceux que j’ai côtoyé pendant mes études, ceux que je côtoie depuis que j’exerce, et enfin les remplaçants que j’ai connus au fil des ans. Ce ne sont pas des bêtes à concours au cœur froid desséché par toutes les difficultés surmontées tout au long des études; il y a au contraire une majorité de gens altruistes, cultivés et qui sont restés sensible aux affres de la souffrance dont ils sont témoins et acteurs.
    Le propos de cet article est extrêmement réducteur, et l’argument de résistance face à la mort n’a pas de réalité. Les études médicales sont longues car il y a beaucoup de choses à apprendre : du savoir et du savoir faire. Et la principale qualité est de pouvoir synthétiser toutes ces connaissances face à chaque situation qui sera toujours unique.

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