MachinDoc ou l’inconscience de la maltraitance

Le 8 septembre dernier sortait une pub (retirée depuis) pour une appli de partage de photos entre médecins, qu’on appellera MachinDoc ici. Un épisode qui nous dit beaucoup de choses sur la prise de conscience réelle mais encore inégale de la maltraitance et du sexisme en médecine. Et au delà du bad buzz (général et manifestement non anticipé), cette publicité présente une étonnante vertu : celle de montrer que l’on peut être maltraitant en étant pourtant bien intentionné.

Le script comme si vous y étiez

C’est bon les gars, on l’a le script de notre pub. Çà va car-ton-ner ! Bon je vous rappelle faut qu’on fasse  marrer les médecins, pour qu’ils la trouvent top notre appli d’aide au diagnostic, qu’ils hésitent pas à s’en servir et aussi qu’ils aillent voir les photos. Du coup évidemment on a pris une scène gynéco, ah ah ah, ils vont adorer vous allez voir.

PREMIER PLAN : Déjà là on va les scotcher : 2 jambes nues écartées. La scène se déroule dans un cabinet médical, on est à la place de la patiente, on voit juste la tête du gynéco qui dépasse, il est en plein face à face avec la foufoune et il est bien ennuyé : il arrive pas à poser un diagnostic.

INTRIGUE : Alors comme il est un médecin tradi, il applique les méthodes tradi : il cherche dans un vieux livre. C’est un livre d’oncologie gynécologique, c’est écrit en gros sur un gros bouquin. La nana elle a un truc qui pourrait ressembler à un cancer de la vulve, donc. Bon, il trouve pas. Il réfléchit, il s’écarte, regardant cette foufoune de loin. Toujours pas d’idée. Alors il revient entre les jambes de la nana et passe un coup de fil, nez dans le guidon (enfin, dans la foufoune) avec un vieux téléphone à  cadran. Ouais il est tradi, je t’ai dit. Bon, alors comme il trouve pas il sort de la pièce. C’est super long, on montrera que la patiente elle regarde sa montre, en faisant apparaître son bras dans le champ de la caméra.

Voilà deux bonhommes qui arrivent en plus du médecin, ils ont l’air super calés, d’ailleurs ils sont en costard. Les deux-super-calés à leur tour se penchent sur la foufoune, ajustent leurs lunettes pour mieux voir ce qu’elle a d’étrange. Rien ne marche, ils trouvent pas. Ils s’écartent et vont causer ensemble, loin, au fond de la salle, on les voit mais on les entend pas, la patiente elle a toujours les jambes écartées. Toujours rien.

Pis là, un jeune docteur entre, il vient apporter un café et des papiers aux grands docteurs. Il a une queue de cheval et il sert le café, tu vois genre on montre que c’est pas une lumière, peut-être un étudiant en médecine. Il y connait donc rien du tout (lui non plus), en tout cas on lui a rien demandé ; mais il est curieux, alors il peut pas s’empêcher de jeter un oeil. En même temps cette foufoune doit être vraiment dégueue, parce qu’il est bien à trois mètres l’étudiant, la foufoune lui saute aux yeux, tu vois. Et ça tombe bien, parce que figure toi que le jeune il a notre appli sur son Iphone ! Alors bon il s’approche à son tour, il demande rien aux grands chefs qui continuent à discuter. Noon il demande pas à la patiente, ça va pas ou quoi ? Il dégaine son Iphone, cadre sur la foufoune et… Clic ! In ze box ! Et avec le flash s’il vous plait ! Zou il poste la photo, partagée instantanément par un tas de toubibs (tu penses, une foufoune qui a un gros truc bizarre, c’est box office, ah ah ah). Comme notre appli elle est top, le diagnostic foufounesque tombe immédiatement. On sait pas ce que c’est, on s’en fout, eux ils savent alors tu vois ils sont super contents, la nana elle est toujours là jambes écartées et eux ils se bidonnent, le doc du début, les deux vieux super calés en costard, et le jeune passé par hasard, alors qu’il apportait du café. Ils se félicitent, et c’est allé tellement vite que le café du grand chef est encore chaud, alors le jeune -attends tu vas voir c’est drôle- il reprend le café au grand chef et il le termine et le vieux super calé en costard il lui dit rien, genre comme s’il était à son service !! C’est drôle hein ?

SLOGAN : MachinDoc, le réseau d’entraide des médecins enfin sur votre smartphone.

IMAGE DE FIN : Même les vieux s’y mettent, ils peuvent plus s’en passer, tu comprends c’est tellement top notre appli, alors ils sortent tous leur Iphone et ils canardent la foufoune dans tous les sens.

C’est ainsi -à peu de choses près – que naquit la publicité pour une appli de partage de photos entre médecins,une appli créée il y a quatre ans environs, et qui avait semble-t-il besoin de se faire connaitre. Une pub de 42 secondes dont le niveau de navritude est tel que, même sans les images, on est gêné.

La pub ayant été retirée, mais un diaporama des captures d’écran permet d’imaginer le résultat

Ce diaporama nécessite JavaScript.

 

Une tentative de buzz viral ?

Une pub qui -et c’est le truc réconfortant dans l’histoire – n’aura recueilli aucun commentaire positif au cours des quelques heures qu’aura duré sa diffusion.

En effet, à part un ou deux trolls habituels #BahOnPeutPlusRigoler , la sortie de cette pub n’a généré aucun commentaire positif. Dénoncée surtout par des non médecins, quelques uns de ces derniers ont pris la parole. Timidement pourrait-on dire, mais sans équivoque.

Certains internautes ont pu se retenir de peur de participer à un coup monté de type buzz viral : récolter des cris d’orfraie c’est déjà gagner en visibilité. Pour ma part, je ne peux me résoudre à croire que c’est le cas ici. On le sait, certaines marques aiment frôler avec le sexisme pour s’attirer les foudres des féministes et ainsi mieux faire connaitre la marque : dans ce cas, la marque manie l’ambiguïté et cherche à « mettre les rieurs de son côté ». Le buzz viral est une tactique dangereuse, qui demande des moyens en cas de loupé, et qui peut se réveler catastrophique pour la e-reputation. Or l’éditeur de l’appli n’a pas beaucoup de moyens, n’a même pas un community manageur capable de répondre aux internautes ni même de rédiger un message d’excuses digne de ce nom. Quant à la e-reputation, elle est vitale pour une appli d’appui au diagnostic. Du coup, non, je ne crois pas ici au froid calcul d’un buzz viral mais bien à un bon gros plantage, de la part de deux ou trois personnes qui n’ont pas vu le problème. C’est pire ? Oui.

Patiente chosifiée, médecine déshumanisée

Ce n’était pourtant pas compliqué d’éviter ça. Quelques heures, après son lancement, la vidéo ne rassemblait que des commentaires négatifs : « malaise » est le mot qui revient fréquemment. Malaise face à la détestable chosification du patient que cette pub met en lumière, sans que les auteurs ne s’en rendent compte (!) : la patiente regarde ce qui se passe, mais on ne la regarde quasiment jamais dans les yeux, on ne lui parle pas, on ne l’entend pas non plus, alors qu’on entend tous les autres bruits dans la pièce. Soulignons d’ailleurs que le seul moment où cette patiente sans tête et sans voix reprend vie (bouge, pense, a des trucs à faire), c’est quand il n’y a plus aucun médecin dans la pièce : elle regarde sa montre. Oh elle ne s’en va pas pour autant, ni ne fait de commentaire (faut pas exagérer), elle attend, obéissante, jambes écartées.

Ramenée à un simple objet d’étude, elle « bénéficie » d’une médecine dont la déshumanisation est poussée au paroxysme : le diagnostic est posé, loin, par des fantômes. Il est partagé, sans elle, entre des médecins contents d’avoir trouvé le résultat. Ce n’est pas la patiente rassurée et soignée qui provoque l’allégresse mais la vitesse et la « vérité » d’un diagnostic dont elle est tenue à l’écart. J’ai d’ailleurs suggéré un deuxième épisode : si la patiente balance un coup de pied, l’appli va-t-elle faire comprendre aux docs qu’elle est maltraitée ?

Et sexisme en prime

Certains internautes n’y ont d’ailleurs pas vu de sexisme, preuve que l’éducation au sexisme reste encore à faire. Car si : outre une chosification du patient, cette pub montre une chosification de la femme.

Comme d’habitude, on a d’abord eu : qu’est-ce qui prouve que c’est une femme ? Les féministes voient le mal partout, c’est bien connu. Dès qu’un être humain est dans une position humiliante, il faut qu’elles y voient une femme. C’est le cas ? Ben c’est un hasard. A ceux qui ont essayé, notamment en faisant un arrêt sur image sur la montre (unisexe) de la patiente, je suggère d’arrêter de nous prendre pour des jambons et, si ça ne suffit pas, de s’arrêter sur le titre du bouquin du premier médecin : « Textbook of gynaecological oncology »

Car c’est bien une femme dont il s’agit, et il s’agit bien une publicité sexiste. Les médecins sont tous des hommes, ils sont habillés, ils travaillent. La femme est sans visage, passive, ignorante, offerte à leurs regards (et elle a été traîner on ne sait où). Pour toutes ces femmes qui ont vécu et vivent des humiliations en gynécologie-obstétrique, pour toutes celles qui abandonnent pour cette raison leur suivi gynécologique, je dis bravo MachinDoc, bien joué.

Comme le fait remarquer la ministre des droits des femmes, ce n’est pas ici un homme examiné par trois femmes proctologues, mais bien une femme examiné par 4 hommes. Si d’ailleurs c’était le cas, cela ne résonnerait pas avec autant de force tant les dénonciations de maltraitance et de propos sexistes sont récurrents en gynécologie-obstétrique et absents (sauf preuve du contraire) en proctologie ni en urologie, comme en témoigne le hashtag #PayeTonUterus ou encore l’émission Sur Les Doc. On peut d’ailleurs faire des pubs rigolotes et respectueuses en urologie, comme l’a montré l’association française d’uologie dans ce clip sur la continence urinaire.

Cette publicité s’avère donc dégradante pour la personne humaine qu’est le patient, mais fait aussi preuve d’un sexisme flagrant, hélas encore trop fréquent dans la pub. Notons également que les médecins sont blancs, les vieux sont besogneux et un peu bêtes, le jeune est là pour amener le café et il est geek. Le fait de réussir lui donne droit de reprendre le café que le chef à commencé et le boire lui-même.  Bref un bon combo de stéréotypes bien pourris, en infraction crasse à l’égard des recommandations de l’ARPP (ici)

La maltraitance inconsciente, une démonstration utile

Alors, rien de bon dans cette pub ?

Étrangement, si. Enfin, quand on cherche bien. A leur corps défendant, ces réalisateurs ont fait une belle démonstration, que l’on n’a pas si souvent. Cette démonstration, on y accède quand on dépasse les deux jambes à poil du premier plan (c’est difficile, mais faisons un effort) et que l’on se concentre sur l’image de ces quatre médecins.

Aussi bêtes qu’ils ont l’air dans cette pub, ces médecins apparaissent comme éminemment sérieux, voire « attendrissants ». Concentrés sur leur « tâche ». Ils se parlent, ils réfléchissent, ils partagent. A aucun moment dans le clip on ne voit un médecin se comporter de façon outrancière, amorale à l’égard de la patiente (de fait, puisqu’ils ne la voient plus). Ils ne se moquent pas, n’adressent pas de jugement de valeur. Pas un regard pervers ni pour cette femme, ni même pour ce qu’elle a dans l’entre jambe. Aucune sexualisation dans ce cabinet médical où cette femme a les jambes écartés, seulement une démarche scientifique. Ils sont sérieux et cherchent par tous les moyens à comprendre ce qui se passe pour in fine -on peut le supposer – sauver cette patiente.

La pudeur, la peur, le temps de la patiente, tout cela n’a aucune importance à côté des efforts monstrueux qu’ils réunissent pour lui sauver la vie.

 

Et bien c’est souvent ça la maltraitance. Ce n’est pas (seulement) le propre de quelques (rares) gros pervers mal élevés. C’est bien davantage le fait de professionnels plein de bonnes intentions, et qui veulent le bien. Ce n’est pas le propre de professionnels de santé d’ailleurs, on pourrait parler de la maltraitance scolaire, ou de la maltraitance administrative. L’histoire du retrait des jours « enfant malade » au père d’un enfant décédé nous le montrait encore ce week-end sur twitter.

C’est douloureux de constater que personne n’est vacciné contre la maltraitance, mais regarder ce « risque » en face est nécessaire. La bientraitance n’est ni une évidence ni une qualité morale ; elle naît bien souvent de la difficulté à s’extraire de son propre point de vue et de son propre référentiel de ce qui est bien / juste / efficace.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s