Refus d’arrêt de travail post IVG, étrange défense des droits des femmes

Cette année 2016 marque l’amélioration de l’accès à l’IVG, grâce à l’élargissement des compétences des sages-femmes : les sages-femmes peuvent prescrire des IVG médicamenteuses en ville, et prescrire un arrêt de travail si nécessaire. C’en était trop pour certains gynécos, venus expliquer sur les réseaux combien cette décision était infondée dès lors que les femmes n’ont pas à bénéficier d’un arrêt en pareilles circonstances… (tribune initialement publiée sur LePlus)

Depuis début juin 2016, les femmes qui souhaitent interrompre leur grossesse par voie médicamenteuse peuvent s’adresser à un ou une sage-femme, et non plus seulement à un ou un-e gynécologue-obstétricien-ne.

Avancée importante, qui vient logiquement compléter celle de 2009 autorisant les sages-femmes à assurer le suivi gynécologique des femmes en bonne santé, tout au long de leur vie (y compris prescription de contraception, pose de DIU etc).

 

En France la sage-femme est, rappelons-le, une profession médicale (et non paramédicale), titulaire d’un diplôme d’État sanctionnant 5 années d’études en écoles de sages-femmes, rattachées aux universités de médecine.

Là où les directeurs pédagogiques des écoles infirmières (les Ifsi) sont naturellement des infirmiers, le directeur pédagogique de chaque école de sage-femme reste encore, par une bizarrerie peu étrangère au paternalisme, obligatoirement un gynécologue-obstétricien (un homme, d’ailleurs, dans 100% des cas).

La sage-femme ainsi formée peut donc prescrire des traitements mais aussi des arrêts de travail, que ce soit au cours de la grossesse mais aussi tout au long de la vie d’une femme – règles très douloureuses par exemple.

De nouveaux droits pour les femmes et les sages-femmes ? Peur sur la gynécologie-obstétrique

Malgré ce haut niveau de formation des sages-femmes françaises, reconnu en Europe et dans le monde, malgré le fait que les enseignants (bien souvent) et directeurs pédagogiques (exclusivement) sont des gynécologues-obstétriciens, malgré le fait que l’IVG médicamenteux est un acte parfaitement connu et maîtrisé, les gynécos sont inquiets que les sages-femmes puissent ainsi prendre en charge ces actes. Ils ont peur. Leur syndicat, le Syngof, le dit et l’écrit. Car voilà en effet les « prémices d’une médecine pleinement exercée par une profession qui ne l’a jamais apprise, avec les risques que cela comporte pour les patientes ».

Propos d’un paternalisme que le Syngof ne mesure même plus tant il est commun (et si facile !) de rabaisser une sage-femme quand on est gynéco.

Non content d’humilier une profession entière, le Syngof poursuit en s’attaquant aux femmes elles-mêmes. Madame le Docteur Paganelli, secrétaire générale de ce syndicat, nous explique qu’il n’est jamais nécessaire de donner un arrêt de travail à une femme après une IVG médicamenteuse.

« Soit il y a une complication et la patiente a du être vue aux urgences gynécologiques pour hémorragie et l’arrêt de travail est prescrit pour complications. Soit tout se passe bien et on propose à la patiente de choisir le jour de l’expulsion un jour férié avec un adulte, si possible le compagnon ou une amie, ou de poser un jour de congé (cela lui évite de donner un arrêt de travail à son employeur et de craindre de devoir s’expliquer avec ses collègues). »

Notez que pour consulter le Docteur Paganelli, il faut sacrément s’organiser. C’est ce même médecin qui, dans l’émission Sur Les Docks critiquait ces patientes qui viennent consulter quand elles ont leurs règles et qui, de fait, lui « en mettent partout ».

Mesdames, vous pourriez quand même vous organiser pour avorter

Pour clarifier ses propos sur l’IVG, Mme Paganelli a expliqué dans un entretien lundi à l’APM que pour les IVG précoces, seules concernées par la méthode médicamenteuse, il n’y a pas de caractère d’urgence. Il est donc possible de choisir la date de l’IVG (et donc organiser la pose du fameux jour de congé annuel).

Et bien non, madame Paganelli, quand on a décidé d’avorter, on peut en avoir envie TOUT DE SUITE, ne vous en déplaise. On peut aussi tout simplement ne pas vouloir attendre le week-end, et préférer évacuer dès le lendemain, quand l’aîné est à l’école, le second à la crèche, voire le compagnon au boulot. Rien de tel qu’un arrêt de travail pour faire passer tranquillement ces crampes et ces saignements tout autant erratiques que subits.

Mais non, pour le Syngof c’est un abus. Madame, dotée d’un alien dans le ventre et sujette aux nausées de début de grossesse, est priée de s’organiser, prendre le temps de négocier avec son employeur, et prétexter une soudaine envie de shopping (car si elle avait une rage de dent elle aurait un arrêt de travail) pour poser un jour de congés.

Chassé par la porte, le délai de réflexion revient par la fenêtre

Nous avons combattu le « délai de réflexion » préalable imposé aux femmes, mais voilà qu’il revient insidieusement en délai de négociation. Négociation avec le gynéco d’une part et avec l’employeur d’autre part. Je ne suis d’ailleurs pas la première à voir un lien entre ces deux délais. Sur la même page du Syngof, le 17 juin dernier, deux gynécologues, Parvine Bardon et Martine Roeser, s’exprimaient ainsi :

« En quoi l’arrêt de travail est-il une solution ? C’est contradictoire avec la suppression du délai de réflexion qui permet à la femme de choisir le jour où elle pourra être au calme chez elle, en toute discrétion. (…), nous avons insisté sur une procédure qui doit être la plus confidentielle possible, accompagnée, mais pourquoi rajouter un coût pour la société et la nécessité de mentir à l’employeur et à l’entourage. Qui a conseillé Marisol Touraine ? »

Les femmes ont voulu se dégager de l’infantilisation de ces huit jours de réflexion préalable ? Qu’elles retournent donc bosser et cessent d’être un coût pour la société !

IVG : le fléau de la honte

Prescrire un arrêt de quatre jours ? « Injustifié et anti-liberté » selon Mme Paganelli (!). « Il faut tout faire, nous professionnels, pour qu’elle n’en ait pas », d’autant que « les femmes n’aiment pas avoir un arrêt de travail venant d’un gynécologue. Il y a notre tampon dessus. La majorité des femmes n’aiment pas que ça se dise trop ».

Oui elles sont un peu coincées, en même temps c’est normal, elles ont fauté. En bons médecins, soyons complices de cette honte plutôt que de la combattre et de normaliser une bonne fois pour toute cet acte si ordinaire, réalisé, je le rappelle, environ 200.000 fois par an (dont plus de la moitié par voie médicamenteuse).

Systématiser une réponse médicale ou comment éviter d’écouter la femme

La suite de ces 100.000 IVG médicamenteux ? Pour Mme Paganelli ce n’est donc pas compliqué, il n’y a que deux solutions :

1. hémorragie => hospitalisation => arrêt de travail,

2. pas d’hémorragie => débrouille toi ma grande, pas d’arrêt de travail, mais pose un jour de congés quand même ou vise un jour férié.

Ça pourrait faire rire, d’ailleurs beaucoup ont d’abord cru à un fake. Mais non. En bons spécialistes d’organe, ces gynécologues (pas tous, je l’espère) omettent une fois de plus ce qui se joue dans la vie de cette femme. Cela ne nous surprend plus hélas, même si nous avions espéré que nos précédentes alertes sur la maltraitance gynécologique les aurait fait un peu cheminer.

Madame, Monsieur, chers docteurs et amis : ce n’est pas parce qu’une IVG se passe bien au plan somatique qu’elle ne demande pas un temps de repos. Beaucoup d’entre vous le savent, certains viennent de le dire haut et fort, y compris un autre syndicat de gynécos.

Une IVG, au-delà d’un acte médical, c’est un événement pour la femme. Un événement qui génère des désagréments que seule la femme vit, dans sa chair. Un événement qui fait marquer un temps d’arrêt, qui interrompt le décours de sa vie personnelle, sexuelle, sentimentale.

Un événement qui met nécessairement face à sa vie amoureuse, sa vie familiale, les enfants que l’on a, les enfants que l’on aura, les enfants qu’on ne veut plus, les enfants que l’on aurait bien aimé avoir mais pas maintenant, pas avec lui, pas avec ce boulot, cette promotion, cette mutation, ces vieux parents, ce compte en banque.

Alors quand on a tout ça dans la tête, aller pointer à l’usine, supporter les clients au guichet, défendre un dossier en réunion, sur fond de crampes et de grosses garnitures dans la culotte, ce n’est pas… vraiment raisonnable.

L’égalité grossièrement instrumentalisée

Oui, la société peut se passer pendant un, deux, ou quatre jours de la travailleuse qui interrompt la grossesse qu’elle n’a pas voulue.

Pourtant, le Syngof a là aussi un avis. Un avis sur la femme au travail et sur sa rémunération. Un avis qui n’a plus rien à voir avec la gynécologie mais quand on dépasse les bornes, c’est bien connu, y’a plus de limites. Mme Paganelli indique, sans être démentie par son syndicat :

« Si on considère que la femme est l’égale de l’homme au sein du travail et qu’elle puisse enfin être payée comme l’homme et avec égalité, il faut que les professionnels de santé évitent les arrêts de travail injustifiés à leurs patientes. »

Il existerait donc semble-t-il une relation de cause à effet entre le fait que les femmes sont moins payées que les hommes et le fait qu’elles sont absentes. D’où l’importance, pour le bien de l’égalité, de cesser d’octroyer des congés maladie injustifiés. Quel désastre…

Sur le fond, c’est pourtant exact, les femmes sont davantage touchées par l’absentéisme que les hommes. Elles sont davantage touchées par les jours de carence par la même occasion, et sont aussi davantage touchées par le temps partiel. Mme Paganelli semble méconnaître que si les femmes sont davantage touchées par l’absentéisme c’est précisément parce que leurs conditions de travail sont moins bonnes que celles des hommes d’une part, et parce que ceux-ci ne s’arrêtent pas autant qu’elles pour s’occuper des enfants malades. Faire porter aux femmes la responsabilité de l’inégalité salariale qui les frappe, ce n’est pas seulement honteux, c’est carrément grossier.

Gynécologues, amis des femmes ? Je vous le dis tout net : quand on a des amis comme ça, on n’a pas besoin d’ennemis.

 

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