Maltraitance gynécologique : stop ou encore ?

Je reproduis l’article publié par 66 Millions d’Impatients,  auquel j’ai répondu. Etat des lieux de la mobilisation, des démentis aux enquêtes… et conseils à suivre, pour une relation partenariale avec son gynéco…

Depuis quelques mois, les témoignages de maltraitance lors de consultations ou d’interventions en gynécologie se multiplient sur la Toile. Les spécialistes s’offusquent mais peinent à convaincre.

« Il est temps pour les organisations professionnelles de s’emparer du sujet », écrivait le 2 novembre sur son compte Twitter, Clara de Bort, directrice d’établissement, et auteure d’une tribune publiée en février dernier dénonçant le trop fréquent recours au toucher pelvien (vaginal ou rectal) sur des patients endormis sans recueil préalable de leur consentement*.

« Pour le-a patient-e qui n’a pas préalablement marqué son accord, lit-on dans cette tribune co-signée par une cinquantaine de personnes (médecins, blogueurs, journalistes, citoyens), il s’agit d’une négation de ses droits, celui de recevoir une information loyale sur la façon dont va se dérouler une opération, celui d’accepter ou de refuser tout geste médical ».

Les médecins outrés de cette polémique

Les professionnels de santé incriminés ont réagi tantôt en niant cette pratique, tantôt en pleurnichant sur le climat de défiance délétère vis-à-vis des médecins ou pour les plus agressifs en dénonçant la « pudibonderie » de celles et ceux qui s’offusquent qu’on puisse manipuler leur corps sans avoir recueilli un accord préalable. Interrogé par la BBC en octobre dernier, Guy Vallancien, urologue à l’Institut Montsouris à Paris, livre ainsi ce témoignage :

« Quand j’étais jeune, j’ai été formé comme ça par mes chefs à faire des touchers vaginaux et rectaux sous anesthésie sans aucun consentement du patient. Car nous pensions à ce moment que le patient faisait confiance au chirurgien. Donc c’était fait dans un bon objectif. Personnellement, je pense que nous pouvons utiliser parfois le corps du patient pour former. C’est normal, c’est comme cela que nous apprenons. Avons-nous besoin d’un formulaire de consentement ? Un de plus ? Pourquoi pas. Mais je ne crois pas que cela soit vraiment important ».

Quelques jours plus tard, l’urologue ira jusqu’à qualifier de « mal baisés » (dans un article sur les touchers intimes publié sur Slate), les étudiants en médecine qui pourraient se trouver heurter de pratiquer des touchers pelviens sans obtention préalable du consentement du patient. Classe… Rappelons que la loi Kouchner sur le droit des patients adoptée en 2002 précise qu’« aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment ».

Une enquête ministérielle confirme les soupçons

N’en déplaise à Guy Vallancien, il ne s’agit donc pas d’une demande de consentement de plus mais d’un droit qui est déjà dû au patient. « De tels propos confirment l’opprobre qui est susceptible de s’abattre sur le premier étudiant qui moufte », se désole Clara de Bort. Suite à la publication de sa tribune et au succès qu’elle a connu sur les réseaux sociaux, le ministère de la Santé a confié à la Conférence nationale des doyens la mission de réaliser une enquête « sur la formation clinique des étudiants en médecine et, en particulier, les conditions d’apprentissage de l’examen pelvien (vaginal et rectal) sur des patient(e)s endormi(e)s et les conditions d’apprentissage de l’examen clinique aux étudiants en médecine ».

Les résultats de cette enquête, publiée le 27 octobre, révèlent que lorsque l’examen est réalisé chez une personne sous anesthésie générale, le consentement préalable du patient n’est recueilli que dans 67% des cas pour les étudiants du diplôme de formation générale en sciences médicales, et dans 80% pour les étudiants du diplôme de formation approfondie. Délicat avec de tels chiffres de parler d’épiphénomène, comme certains praticiens ont tenté dans un premier temps de le faire croire.

D’autant qu’on peut raisonnablement penser que ces résultats sont susceptibles d’être en deçà de la réalité, compte tenu de la nature déclarative de l’enquête. Bertrand de Rochambeau, président du Syndicat national des gynécologues obstétriciens de France (Syngof), en convient au micro de 66 Millions d’IMpatients : sur la question du consentement relatif aux touchers pelviens à des fins d’apprentissage, « la profession est en retard dans l’application des règles fixées par la Loi Kouchner. On doit progresser là-dessus ».

En creux, la maltraitance de certains gynécologues

Sur d’autres aspects de la pratique également, si l’on en croit les témoignages de mauvais traitements réservés aux femmes, dans les cabinets de certains gynécologues, qui ont fleuri sur la Toile dans les semaines et les mois ayant suivi la publication de la tribune. Propos sexistes, vexations diverses et variées, mauvaise information, intervention sans recueil du consentement ou encore non prise en compte de la douleur… En septembre, France Culture a diffusé un documentaire sur le sujet (Maltraitance gynécologique, collection Témoignages) qui ferait presque froid dans le dos.

Maltraitance ? Bertrand de Rochambeau, ne nie pas que « certains confrères ne savent pas se tenir. Il faut toutefois bien comprendre que la consultation, c’est la rencontre entre deux personnes dont la sensibilité n’est pas forcément la même. En matière de sexualité, de contraception, de procréation médicale assistée ou d’interruption de grossesse, les médecins ont leurs propres tabous. Certains parviennent à s’en départir et à faire la part des choses dans le cadre de leur activité professionnelle, d’autres moins ».

C’est fort regrettable… Interrogé sur Europe 1, Hervé Fernandez, chef du service de gynécologie obstétrique à l’hôpital du Kremlin Bicêtre, s’emporte et regrette qu’on monte en épingle ce genre de témoignage au risque de voir les femmes déserter les cabinets des médecins. Comme si les postures adoptées par les médecins dont il est question dans ces témoignages n’étaient pas en elles-mêmes des motifs suffisants de renoncement aux soins, pointe sur son site le Collectif interassociatif sur la Santé (CISS), un regroupement d’une quarantaine d’associations de patients, éditeur de 66 Millions d’IMpatients.

A quand un accès aux soins dans de bonnes conditions ?

Appeler à ne pas monter en épingle une problématique de nature à éloigner les patientes des cabinets médicaux de façon à ne pas… les éloigner des cabinets médicaux. La ligne de défense de Patrick Hernandez ne manque pas de sel. Et si les gynécologues qui se reconnaîtraient revoyaient tout simplement leurs pratiques et laissaient la morale, leurs tabous et leurs jugements au vestiaire ?

Qu’il soit pétri de tabous et de préjugés ou non, « le médecin doit être au service de son patient, rappelle sur France Culture Marc Zaffran (alias Martin Winckler), généraliste, essayiste, blogueur et grand défenseur de la cause des patients. Or la plupart des médecins français ne sont pas éduqués en ce sens mais sont plutôt formés pour penser que c’est à eux de décider pour le patient ce que celui-ci doit adopter comme position ».

L’enjeu ne porte pas seulement sur le respect du patient. On ne dira jamais assez combien l’accès aux gynécologues doit être facilité, tant il est essentiel que les femmes quel que soit leur âge puissent consulter régulièrement afin notamment de dépister la présence d’éventuels prémisses de cancers. Cet accès est déjà suffisamment compliqué par des considérations financières (dépassements d’honoraires, deux gynécologues sur trois en pratiquent) ou géographiques (délai de rendez-vous jusqu’à plus de 3 mois dans certaines villes).

Mesdames et Messieurs les gynécologues, quand une femme peut enfin accéder à votre cabinet, est-il possible qu’elle soit reçue dans des conditions compatibles avec la dignité humaine ? La sienne… et la vôtre, s’entend ! Au CISS, on a la faiblesse de croire que la vague de messages publiés sur les réseaux sociaux pourra contribuer à améliorer la qualité des échanges entre les gynécologues et leurs patientes.

La balle désormais dans le camp des gynécologues

Pour Clara de Bort, le chemin vers une pratique plus éthique risque encore d’être long. En matière de gynécologie, elle se félicite néanmoins que le ministère de la Santé se soit saisi du dossier et ait décidé de charger l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) et l’Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche (IGAENR) d’approfondir les résultats de l’enquête.

Dans un communiqué publié le 30 octobre, les auteures de la tribune à l’origine de ce salutaire ramdam estiment qu’« il appartient désormais aux organisations professionnelles de prendre leurs responsabilités et de se mobiliser concrètement à leur tour en faveur d’une médecine respectueuse de la loi et bientraitante, prenant en compte la vulnérabilité toute particulière des patients touchés dans leur intimité ». Et Clara de Bort de rappeler : « Les citoyens, patients actuels et à venir, observent la façon dont les organisations professionnelles écoutent et réagissent ».

Vous estimez être victime d’un commentaire, d’une attitude ou d’un traitement inappropriés ?

  • N’hésitez pas à en faire part (calmement) au médecin.
  • Si la situation s’envenime, passez votre chemin.
  • Dans tous les cas, ne continuez pas à consulter un médecin avec lequel vous ne vous sentez pas en confiance.
  • Sachez également que vous avez toujours la possibilité de vous plaindre auprès du Conseil départemental de l’Ordre des médecins dont dépend le professionnel. N’hésitez pas : l’Ordre se navre justement de ne jamais recevoir de plaintes sur le sujet.
  • Autre option : saisir la ligne Santé Info Droits du CISS, une plateforme d’information des patients sur leurs droits accessible par téléphone ou en ligne.

* Tribune rédigée avec Béatrice Kammerer, présidente et fondatrice de l’association d’éducation populaire Les Vendredis Intellos et Marie-Hélène Lahaye, juriste, auteure du blog « Marie accouche là ».

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