Pantalon d’accouchement : respect de la pudeur ou obscurantisme ?

pantalon mamaprideEn juillet 2015, plusieurs publications font état de la commercialisation en Malaisie d’un pantalon d’accouchement, prétendument destiné à permettre aux femmes de « préserver leur pudeur ».

En France, un sage-femme, membre du Collège national des sages-femmes, publiait dans le Plus Nouvel Obs une contribution banalisant cet événement et l’assimilant à un moyen supplémentaire permettant aux femmes d’exercer pleinement leur choix (tout en soulignant les risques en matière d’hygiène).

Je décidais donc de réagir…

Depuis quelques jours fleurissent de nombreux articles sur le nouveau pantalon « Mamapride » vendu depuis un an en Malasie. Un « pantalon d’accouchement » qui ressemble à un jogging, doté d’une large ouverture à l’entre-jambes. Un pantalon qui serait destiné à « préserver la pudeur des femmes« , et s’inscrirait donc dans une aimable sollicitude visant à mieux respecter leurs droits et leurs choix.

 

Des positions imposées aux femmes pour accoucher 

C’est vrai que les droits et les choix des femmes quant à la façon dont elles accouchent, et plus globalement la façon dont elles sont suivies au plan gynécologique ne sont pas toujours une préoccupation première des professionnels qui les accompagnent. Je me suis moi-même souvent exprimée en faveur du respect du choix des femmes et de leur consentement.

La position pour accoucher est encore bien trop souvent imposée par les protocoles et/ou par l’habitude, même lorsqu’aucune contre-indication médicale ne s’oppose à une position « originale ».

Pour rester sur le simple sujet des positions alternatives à la position gynécologique, citons également les grandes difficultés pour les femmes qui le souhaiteraient d’avoir accès à un médecin proposant la position « à l’anglaise » (en chien de fusil) pour les examens gynécologiques. Il s’agit d’une position que certaines femmes préfèrent, car moins « dérangeante » face au professionnel.

Un corps féminin otage de tous les obscurantismes

On pourrait donc se féliciter de l’arrivée sur le marché d’un nouveau produit permettant aux femmes de faire valoir leur droit à ne découvrir que ce qu’elles souhaitent.

Hélas, rien n’est moins sûr. Sous des airs de parangons de respect du choix des femmes, les partisans de ce produit font volontairement (ou involontairement, est-ce pire ?) l’impasse sur les enjeux de ce nouveau morceau de tissu destiné à couvrir les derniers centimètres carré de peau d’un corps féminin décidément otage de tous les obscurantismes.

L’origine de l’invention de cette étrange pièce de trousseau interroge :

« L’invention répondait au départ à une demande de théologiens soucieux de l’exposition du corps des femmes aux docteurs et aux internes. »

Un autre article nous dit que ce sont des médecins hommes qui ont inventé le produit pour continuer à avoir accès au corps des femmes, malgré le refus de certaines d’entre elles d’être accouchées par des hommes dans une société éminemment culpabilisante et machiste. En somme, une invention bien masculine, destinée, sous des apparences de respect de la « pudeur » et de la « fierté » des femmes (« mamapride »), à exercer une emprise toujours plus grande sur le corps de celles-ci, le soumettre au regard social et lui jeter l’opprobre jusque dans son activité la plus naturelle et immuable : accoucher.

Un contexte de « body-shaming » des femmes en Malaisie

Plusieurs articles ont pourtant fait part des réticences des associations féministes locales : l’invention s’inscrit dans le mouvement du « body-shaming » des femmes en Malaisie. All women’s action society (Awam), une organisation féministe malaisienne, souligne d’ailleurs l’augmentation des cas de « body-shaming » en Malaisie, les femmes étant refusées à l’entrée des bâtiments publics si elles portent des shorts ou des jupes courtes.

« Nous estimons qu’il est impensable qu’un commerce tente de tirer profit du « body-shaming » et de l’insécurité des femmes tout en perpétuant des notions arbitraires de ce que signifierait le fait d’être « pudique », a déclaré (Awam) à l’agence Reuters.

« Tout projet consistant à encourager l’insécurité des femmes et flatter des idéaux religieux dévoyés doit être examiné de manière critique si nous voulons libérer les femmes de cet engrenage du « maintien de l’ordre corporel » (body-policing). »

Les créateurs du pantalon eux-mêmes sont obligés de monter au créneau : non, contrairement aux apparences, leur pantalon n’est pas destiné à « imposer les valeurs islamiques » s’écrient-ils. On est en droit d’en douter.

Une question d’hygiène ? Un argument ridicule

Malgré la gravité de cette nouvelle attaque à la liberté des femmes, on voit des articles limitant le débat à des questions… d’hygiène (!). Porter ce genre de pantalon pendant l’accouchement :

« Pourquoi pas. Dans l’idée, cela ne me choque pas, mais il faut tout de même prendre certaines mesures d’hygiène pour la patiente et pour son bébé. »

Le contrôle du corps des femmes n’est pas encore suffisant, il faut bien ajouter des prescriptions supplémentaires. Un pantalon pour accoucher pourquoi pas mais les femmes doivent encore veiller – ces irresponsables – à limiter les risques pour la santé. C’est un peu comme si l’on n’examinait la burqa qu’à l’aune des risques que cette tenue provoque (effectivement) en termes de déficit de vitamine D.

À les entendre, peu importerait le droit des femmes tant que l’Hygiène est respectée. Or, on le sait bien, un accouchement est souvent très… salissant. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle c’est bien pratique de ne pas porter de vêtements, n’être couverte que de simples draps histoire de se sentir à l’aise et ne pas prendre froid. Qu’à cela ne tienne, certains ont déjà la solution :

« Il faudra donc prendre plusieurs pantalons et les changer régulièrement. »

À 26 dollars le pantalon, ça va faire cher l’accouchement… Plus sérieusement, il s’agirait donc pour la femme enceinte, de se lever en plein travail, aller se cacher quelque part (elle ne va quand même pas se mettre nue devant tout le monde après tous ces efforts !) pour aller changer son pantalon taché et recommencer encore dès un nouvel « accident » : c’est pratique !

Une légitimation de l’injonction consistant à cacher les corps

Je passe sur les idées encore plus saugrenues selon lesquelles il faudrait « envisager des versions stériles ». Je pense que l’on pourrait aussi nous raser intégralement, nous plonger dans l’eau de javel, et nous faire accoucher dans une chambre à pression positive, on ne sait jamais. Du délire hygiéniste qui détourne l’attention du vrai problème posé par ce vêtement et légitime l’injonction consistant à se cacher en permanence, y compris pour accoucher.

Avancer la « pudeur culturelle » des Malaisiennes pour justifier un tel pantalon, souligner qu’elles sont très nombreuses à acheter ces pantalons revient à autoriser les mollahs à enfermer le corps des femmes : si celles-ci ne se montrent pas, c’est qu’elles sont pudiques, ce serait seulement leur propre culture, leur choix il faudrait donc simplement le respecter.

Non, ce pantalon d’accouchement ne me convient pas et ce n’est pas ma culture de femme française qui est en cause. Manizha Naderi, une activiste des droits des femmes en Afghanistan qualifie elle-même ce pantalon de « ridicule ». Regrettant que les femmes en Afghanistan n’aillent pas « chez des gynécologues masculins à moins que leurs vies en dépendent « , elle souligne :

« Au lieu d’investir dans le pantalon, les gens devraient travailler sur l’éducation du public (hommes et femmes) sur les bienfaits pour la santé d’aller voir un médecin pour accoucher. »

2 commentaires

  1. Madame, je viens de découvrir votre blog suite à la vague violente des maltraitances faites aux femmes aux décours d’actes de gynécologie qui a secoué Twitter. Alors je voulais juste vous dire merci pour tout ce que vous faites, votre blog est une mine d’or que je n’ai pas fini d’explorer. A bientôt sur Twitter.

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