Des « brutes en blanc »

Les brutes en blanc. Titre provocateur du dernier livre de Martin Winckler que j’ai eu la chance de lire, et qui reprend point par point et de façon étayée quelques si nombreuses situations de maltraitance médicale, en tentant d’en comprendre les causes pour mieux les combattre. Un livre pour les médecins mais surtout, l’ai-je compris, pour les patients, un bouquin qui leur permet de réfléchir et se préparer à une consultation pour mieux se positionner comme partenaire du médecin.

Violence et intelligence

Se préparer et mieux comprendre a posteriori le malaise, la gêne, l’agressivité que certains d’entre eux ont pu ressentir sans être capable d’en comprendre l’origine, culpabilisant encore parfois longtemps d’une situation dont ils étaient en vérité victimes. Comprendre que l’on a été victime de maltraitance, se préparer à échanger de façon constructive avec ses soignants, rien qui ne soit générateur de comportements violents de la part du patient, sauf à démontrer que la violence naîtrait… de l’intelligence.

Analyser les pratiques et comportements violents

Car en effet contrairement à ce que je lis ici ou là (avec beaucoup d’incrédulité au début, mais ce hoax a la vie dure) personne n’a incité les patients à violenter les soignants. Pour ma part j’ai pensé –et je pense toujours – qu’analyser la violence ne peut qu’être positif pour tous. Combien de services (services non psychiatriques) déclenchent une réunion de retour d’expérience après un passage à l’acte ? Trop peu encore. Qu’ont-ils appris, ceux qui l’ont fait, qui leur permet d’aller au-delà de l’explication « les patients sont mal élevés, point » ? Tant de choses. Est-ce une provocation, un drame, que de lever le voile sur ces enchaînements de dysfonctionnements qui n’ont pas permis au collectif de soignants d’anticiper, appréhender, limiter le passage à l’acte ? Est-ce que le dire devrait nécessairement culpabiliser les soignants et dédouaner l’institution ? Aucunement. Sachant que l’institution, à l’hôpital, c’est d’abord les hommes et les femmes qui y travaillent, la façon dont ils coopèrent (entre professions et entre services) et dont ils prennent des décisions, la façon dont ils élaborent des règles et des projets, et la façon dont ils les transgressent nécessairement parfois et les adaptent.

La maltraitance ce n’est pas beau à voir. Ni chez les autres, ceux qui nous maltraitent ou nous ont maltraités (parents, médecins, professeurs, manageurs, policiers) ni a fortiori chez soi. Comment pourrais-je être mis dans le même sac que ces « brutes » ? Oui, la maltraitance c’est une brutalité. Alors quand on dispose de grandes responsabilités sur autrui (qu’on soit chef d’entreprise, banquier, médecin, manageur ou professeur) il est utile d’analyser ses pratiques, et ce n’est nullement synonyme d’autoflagellation.

Une maltraitance qui s’installe si tôt en médecine

Ceci n’est pas un propos d’ordre moral. Il n’y a pas les gentils d’un côté et les méchants de l’autre. A part quelques pervers que l’on trouve dans toutes les professions, la plupart des médecins, professeurs, manageurs, policiers ont envie de faire bien leur travail. Cet idéal, « Les brutes en blanc » ne le remet pas en cause. Il décrit comment malgré tout la maltraitance s’installe parfois, et s’installe tellement tôt en médecine, en premier lieu dans la façon de sélectionner et traiter les étudiants.

Etre mieux préparé au métier réel, et au métier de demain

Se sentir sali par la critique de la maltraitance médicale c’est dommage mais cela cheminera je le souhaite. D’autant que tous les médecins ne peuvent que bénéficier d’une transformation de la formation que nous appelons de nos vœux afin que leurs successeurs (et eux-mêmes en formation continue) soient mieux préparés au métier réel.

Une formation qui ne soit pas seulement destinée à sélectionner les étudiants à partir de cas rares et de questions retorses. Une formation qui ne méprise pas les étudiants, qui n’institutionnalise pas la mise en échec dès le premier stage (tous ces jeunes étudiants jetés sans bagage au cœur de l’hôpital), mais qui leur apprenne à explorer, à analyser les erreurs tant on sait combien les erreurs sont productives dès lors qu’elles sont travaillées. Une formation qui leur apprenne le rapport des êtres humains à leur propre corps, l’épidémiologie de la violence, le rapport au deuil. Une formation qui encourage la coopération entre étudiants, et avec d’autres professionnels de santé, et l’évalue. Qui décode aussi le fonctionnement d’un cabinet médical, d’un hôpital ou encore de l’assurance maladie, pour que ces réalités, qui font partie intégrante de l’exercice médical aujourd’hui, ne prennent la forme d’intrusions, d’agressions pour ce médecin non préparé, mais qu’au contraire celui-ci puisse prendre pleinement part à leurs nécessaires améliorations. S’il vit déjà comme hostiles l’hôpital, les patients, les autres professionnels / services / établissements / secteurs, ce médecin ne peut en effet vivre sereinement « les brutes en blanc ».

Pour une formation qui investisse dans son propre changement

Tous pourtant, je le répète, ne pourront que profiter d’une formation qui investisse dans son propre changement, et qui permette enfin aux chercheurs des UFR de sciences de l’éducation (mais aussi le chercheurs en neurosciences !) de passer la porte des UFR de médecine pour parler pédagogie. Une formation qui tranche avec le modèle d’un temps où les changements étaient si lents que l’on pouvait se contenter de transmettre ce que les aînés avaient compris. Que les médecins de demain soient formés à la façon de coupler information et action dans un monde hyper technologique, à la façon de soigner un patient hyper informé. Car le médecin de demain ne sera plus le « professionnel qui en sait plus sur la maladie que n’importe qui » mais précisément un professionnel qui comprendra l’être humain, les machines et les algorithmes, et saura utiliser ces derniers à bon escient dans le respect des valeurs du soin et de la singularité de ce patient.

Et qui donne des outils relationnels aux professionnels

Et puis plus simplement un professionnel qui aura acquis dès la formation initiale (et non seulement en s’inspirant d’un pertinent aîné qu’il aura eu la chance de croiser à un moment de son parcours) des compétences, savoir-faire, des techniques dans la gestion de la relation, avec un individu d’une part (patient, famille) et un groupe d’autre part (salle d’attente).

Quels professionnels de santé (j’inclus les infirmiers) ont appris à gérer une file d’attente, en particulier quand on ne connait pas le délai d’attente ? Que leur a-t-on enseigné sur l’intérêt de décrire et qualifier cette incertitude auprès de son ou ses interlocuteurs ? Comment –en effet – la direction et les autres services participent à l’amélioration de la qualité de cette attente ?

Oui la maltraitance est une brutalité, mais ce n’est pas une fatalité. Que ce titre soit provocateur je ne le nie pas et cela ne me gêne pas. Attirer les lecteurs, marquer les esprits, mettre la – ou plutôt les – maltraitances et violences au cœur du débat public c’est un progrès. Ne tombons ni dans « tous des brutes » ni dans «  la brute c’est l’autre » mais regardons en face les brutes en blanc.

7 commentaires

  1. Merci Mme de Bort pour votre combat et ces ouvrages courageux et polémiques qui font bouger les lignes du conformisme, de l’habitude imbécile et des postures indignes.
    Nous travaillons dans ce sens à l’Espace Ethique Tarn et nous allons publier prochainement dans nos réseaux et journaux intra hospitaliers un article contre le sexisme.
    bien respectueusement,
    Christophe Pacific

    Aimé par 1 personne

  2. Beaucoup de vœux pieux dans votre texte, mais aussi beaucoup d’approximations.

    ‘Une formation qui ne soit pas seulement destinée à sélectionner les étudiants à partir de cas rares et de questions retorses. Une formation qui ne méprise pas les étudiants, qui n’institutionnalise pas la mise en échec dès le premier stage (tous ces jeunes étudiants jetés sans bagage au cœur de l’hôpital)’
    Quelle sont vos sources qui étayent ces affirmations ? Vous confondez sélection et formation, il y a une sélection effectivement féroce en première année, et difficile au niveau de l’ECN, mais la formation ne se résume pas à cela; pas plus qu’elle ne méprise les étudiants. Quand aux externes, heureusement qu’ils n’arrivent pas sans bagages. Selon les lieux de stages, ils sont peut être plus ou moins bien encadrés, mais certainement pas sans bagages.

    ‘Combien de services (services non psychiatriques) déclenchent une réunion de retour d’expérience après un passage à l’acte ? Trop peu encore. Qu’ont-ils appris, ceux qui l’ont fait, qui leur permet d’aller au-delà de l’explication « les patients sont mal élevés, point » ? Tant de choses. Est-ce une provocation, un drame, que de lever le voile sur ces enchaînements de dysfonctionnements qui n’ont pas permis au collectif de soignants d’anticiper, appréhender, limiter le passage à l’acte ? .’
    Est ce que la formation des directeurs d’hôpitaux comprend un stage aux urgences ? Je pense que vous devriez militer pour cela. Quand je parlais de vœux pieux, on est ici au cœur du sujet. Vous analyser le problème à l’aune de ce qu’on vous a appris : un problème –> une réunion. Si vous permettez une opinion à ce sujet : l’hôpital pâtit déjà trop de ces réunions qui génèrent des PV que personne ne lit jamais. Pourquoi d’ailleurs demander au collectif de soignants d’anticiper, d’appréhender, de limiter le passage à l’acte quand quelque part l’origine du problème est organisationnel ? « Au pays des vaches mauves » l’évoque :
    ‘Le problème aujourd’hui est que le système de santé français est devenu maltraitant. Envers les soignants ET envers les patients ‘ . Quand des déserts médicaux apparaissent, quand vous avez un rendez vous chez un spécialiste avec des délais irraisonnables, quand l’absentéisme et la souffrance au travail à l’hôpital devient préoccupante, quand le suicide des soignants interpelle …

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  3. Vous menez un cause juste, il faut rėmėdier à toutes les formes de maltraitance qui peuvent s’exercer envers les patients, d’autant qu’elles font souvent suite à une méconnaissance maladroite de leurs besoins ou attentes lorsqu’ils ne relèvent pas du mėdical. Ce n’est pas normal et en ce sens, former les futurs praticiens dès l’externat (avant me semble trop tôt car decorrélé de la pratique) à aborder les situations humainement difficiles, savoir remettre leur pratique en question, savoir s’adapter aux reprėsentations propres des patients, etc.., est primordial. Actuellement la formation médicale souffre effectivement d’une absence d’enseignement théorique organisé et traitant de ces thèmes essentiels.

    Cependant, la réalité n’en devient pas aussi brutale et inquiétante que ce que vous laissez entendre. En effet, nous acquérons quand même -de façon anarchique, c’est bien là le problème- les connaissances et réflexes nécessaires à une prise en charge satisfaisante au travers de nos stages. Et ceci à la manière d’un compagnonage dont l’efficacité pédagogique ne peut être systématiquement balayée. Nous pouvons et devons faire mieux mais cela doit passer par un accompagnement sain et constructif, pas d’une incessante mise au pilori qui inquiète et appelle à la méfiance.
    La thèse selon laquelle notre formation ingrate façonnerait des médecins imbus de leur statut au détriment des patients est injuste car elle ne se vérifie pas avec la majorité. La plupart d’entre nous fait de son mieux avec sincérité et humilité. Même si ce « mieux » n’est pas toujours assez, cette réalité de l’implication et de la compétence des soignants systématiquement passée sous silence en finit déformée au détriment des soignants, qui souffrent de plus en plus d’une mauvaise image qui ne leur correspond pas.
    Vous ne pouvez pas nier cette souffrance simplement en déclarant que « se sentir sali par la critique de la maltraitance médicale c’est dommage mais ».
    Je n’en suis qu’à ma dernière d’externat mais je suis déjà moralement fatiguée de la constance des critiques auxquelles nous faisons face, d’autant qu’elles sont loin d’être toujours justifiées. Je ne me sens pas « sans bagages » face à un patient car à bac+6 j’ai déjà beaucoup de connaissances, je me présente systématiquement en tant qu’étudiante, on ne m’a absolument jamais proposée de réaliser un examen gynecologique au bloc sur une patiente endormie, je n’ai jamais imposé ma présence à un ou une patiente. En revanche je ne compte plus les gardes de 18h ou 24h où avec mon interne nous n’avons pas dormi une minute, mangé deux fois, ne ne sommes pas assis, sommes allé aux toilettes trois fois, tout en restant disponibles et compėtents à tel point que certains patients remercient l’équipe de leur prise en charge, comme s’ils ne s’attendaient pas à ça.

    Alors oui, vous avez raison, il y a une vraie marge de progression mais il est violent de continuellement oublier les efforts dėployés et de n’allouer aucune confiance aux professionnels de santé quant aux motivations de leur engagement. Nous sommes peut etre ignorants et incompétents dans certains domaines, mais nous ne sommes pas des brutes. Et la différence tient dans la solution : éducation versus condamnation.

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    1. La justesse de vos propos et la fluidité de votre prose me font l’effet d’un éléphant dans un magasin de porcelaine sur ce blog. J’ai essayé très maladroitement et probablement un peu agressivement à quelques reprises d’argumenter un point de vue à contre pied de blogueurs consensuels et un peu narcissiques souvent déconnectés des réalités qu’ils critiquent, mais votre commentaire à une force que je n’ai jamais réussis à transmettre.

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